Institut de Victimologie

L'ACCOMPAGNEMENT SOCIAL ET JUDICIAIRE AU COURS DU TRAITEMENT

Gérard LOPEZ

INTRODUCTION

L'état de stress post traumatique [LHT] n'est pas, et de loin, la conséquence la plus fréquente des traumatismes psychiques.

Lorsqu'ils sont répétés (violences familiales, violences d'Etat, harcèlement prolongé, etc.) les conséquences, que la recherche scientifique leur attribue de façon de plus en plus convaincante, sont divers troubles graves de la personnalité [LHT], des pathologies psychiatriques, des troubles somatoformes. La recherche clinique systématique d'antécédents traumatiques devrait par conséquent faire partie de tout bilan clinique initial, au même titre que la recherche d'antécédents médicaux, chirurgicaux, psychiatriques, allergiques, addictifs. En pratique humanitaire de l'exclusion sociale, en addictologie, dans la clinique de la violence et des déviances,
et notamment chez les prostituées, la réponse est quasiment toujours positive.

En criminologie clinique, c'est bien souvent l'expert qui le premier pointe le passé traumatique des délinquants étiquetés borderline, antisociaux ou « psychopathes », ce qui ne les déresponsabilise en aucun cas, mais leur offre un point d'accroche pour un éventuel questionnement psychothérapeutique. Cependant, rares sont les professionnels qui adoptent cette pratique, parce qu'ils n'y pensent pas, n'y croient pas, ou craignent une réponse... fréquemment positive, laquelle les embarrasserait faute d'expérience. Une formation et une connaissance du réseau de prise en charge permettraient de lever cet obstacle. La question du respect de la vie privée - des risques d'intrusion dans l'intimité du sujet - est un impératif éthique catégorique. Mais il s'agit d'un faux problème parce que la recherche d'antécédents traumatiques se situe dans le champ social : les violences dont il est question ici sont en effet réprouvées par la loi commune qui discrimine précisément intime et publique.

PRINCIPE METHODOLOGIQUE DE « REPARATION » DES VICTIMES

Psychotraumatologie vs Victimologie :

La psychotraumatologie, purement médico-psychologique, s'occupe de la clinique et du traitement des sujets psychotraumatisés.

La victimologie dans sa composante la plus utile pour les cliniciens, concerne la prise en charge des victimes qui ont subi un psychotraumatisme. L'accompagnement social et judiciaire permet de protéger le cadre thérapeutique des intrusions « survictimantes » des proches, des autorités répressives, des personnels de santé, etc., lesquelles enlisent les psychothérapies.

La notion de victime n'est pas superposable au psychotraumatisme. Une victime est un sujet (ou une personne morale) qui a subi un préjudice reconnu par une loi, un texte ou un règlement. La majorité des victimes ne sont pas traumatisées, la victime d'un vol simple par exemple. A contrario, certains psychotraumatisés n'ont aucune raison d'obtenir le statut de victimes parce que leur préjudice n'est pas reconnu comme tel par le corps social (quand l'état de catastrophe naturelle n'est pas reconnu par exemple).

Le statut de victime donne des droit définis par les instruments internationaux comme la décision-cadre du 15 mars 2001 du Conseil de l'Europe sur le statut des victimes dans le cadre des procédures pénales ou la Déclaration des principes fondamentaux de justice relatifs aux victimes de la criminalité et aux victimes d'abus de pouvoir . Au vu de toutes ces normes internationales, il est possible de dégager un certain nombre de droits fondamentaux applicables à toutes les victimes d'infractions et qui forment une sorte de « statut de la victime » :
  • le droit d'accéder à la justice ;
  • le droit à être informé ;
  • le droit à être assisté ou accompagné par un avocat ou une association ;
  • le droit à obliger l'Etat à enquêter efficacement ;
  • le droit à un procès équitable ;
  • le droit à être indemnisé ;
  • le droit à être protégé après un dépôt de plainte ;
  • le droit à être pris en charge sur le plan médical ;
  • le droit à être traité avec compétence.

D'une façon générale, il existe une méthodologie immuable pour aider une victime de psychotraumatisme à se reconstruire : reconnaissance, soins, prévention, résumé dans le tableau suivant :

Reconnaissance :

La reconnaissance commence par la victime elle-même. Elle comporte une dimension culturelle, puisque la loi évolue sans cesse. Une malienne excisée ne se sent pas forcément victime d'une mutilation sexuelle que reconnaît comme telle l'article 222-9 du Code pénal. Nul ne se sentait victime de harcèlement moral quand le concept n'existait pas. Etc. D'autre part, l'évitement psychotraumatique, le déni, les troubles dissociatifs, la honte ou la peur s'opposent au dévoilement des faits (130 000 viols par an en France selon l'OND pour 7000 plaintes environ).

Quoi qu'il en soi, un médecin, quand il n'est pas en position d'expert, n'a aucune raison de ne pas croire le sujet qui dévoile avoir subi un crime ou un délit. Les enquêteurs eux-mêmes accordent un crédit temporaire de bonne foi - équivalent du principe d'innocence - aux victimes. Mais parfois l'énormité des faits heurtent le médecin, comme ce psychiatre qui déclarait à un consultant lui révélant avoir été victime d'inceste : « Bien, nous verrons ça plus tard, ce n'est pas le sujet de la consultation », tandis que l'identification projective entraine des contre attitudes de rejet des victimes de traumatismes répétés (violences conjugales, toxicomanies, révélations tardives d'agressions sexuelles vécues dans l'enfance, etc.)

Cette reconnaissance s'accompagne souvent par la réaction d'un certificat médical qui devrait être rédigé en termes médicaux légaux pour être contributif : le secret médical n'est pas fait pour protéger le médecin... mais le patient. Rappelons à ce sujet les réticences de l'ordre des médecins qui sanctionnent les certificats qui ne sont pas correctement rédigés. Enfin, les règles du signalement des enfants en danger doivent être bien connues parce que laisser perdurer une situation de danger sans y mettre fin est lourd de conséquences pour l'avenir de l'enfant et non dénué de conséquences pénales pour le médecin fautif. La reconnaissance est le préalable indispensable à une évaluation médicale des conséquences personnelles, sociales et judiciaires, qui est destinée à mettre en place le réseau d'accompagnement avant de commencer des soins, s'ils sont utiles.

Soins :

Des soins - intervention précoce [LHT], chimiothérapie[LHT], psychothérapies[LHT] - sont parfois indispensables. Mais il faut éviter de « psychiatriser » les victimes de psychotraumatisme et rappeler encore une fois que la majorité des victimes ne subissent pas un psychotraumatisme.

Prévention :

La prévention est une dimension indispensable de la reconstruction des victimes qui désirent en général que leur expérience soit prise en considération pour qu'elle soit épargnée aux autres.


« Plus Jamais ça. »

C'est ainsi que des victimes créent des associations « militantes » et font évoluer les lois ou la prise en charge des victimes tout en donnant un sens à leur expérience, nous le verrons.

ROLE DE LA LOI POSITIVE : LE DEPOT DE PLAINTE ET LA PROCEDURE JUDICIAIRE DANS LE TRAITEMENT DU PSYCHOTRAUMA

L'immense majorité des thérapeutes reconnaît l'importance de la « Loi » symbolique dans la reconstruction des victimes, mais la nécessité de recourir à la loi positive constitue un sujet de discorde entre les associations, les magistrats et les professionnels de la santé, car certains s'accrochent à des référentiels théoriques ou idéologiques qu'ils estiment supérieures à la loi. Pourtant, une procédure judiciaire reste le meilleur moyen de réinscription symbolique des victimes comme sujet dans le groupe social, en particulier de celles qui n'ont jamais pu conquérir une place dans la famille, l'école, la société, etc. S'agissant de crimes devant être désignés comme tels, le cadre de l'intervention est nécessairement le Code pénal et non pas un autre cadre théorique qui lui serait en quelque sorte supérieur. Il s'agit bien ici de déconstruire un système de domination / soumission, et toute soumission théorique constitue une nouvelle forme de violence... infligée une fois de plus à la victime.

Mais la procédure judiciaire est toujours une rude épreuve où rien n'est gagné d'avance. C'est parfois la parole de l'un contre la parole de l'autre, mais grâce au travail des avocats et des associations, c'est la parole d'une victime étayée par un faisceau d'indices concordants contre celle d'un agresseur étayée par des éléments démontables. La décision de saisir la justice appartient à la victime sur qui il ne faut jamais faire pression pour éviter de reproduire une relation d'emprise... bien souvent responsable des troubles. Si elle est désireuse de se lancer dans cette périlleuse « aventure », il faudra lui offrir un accompagnement judiciaire performant, en règle assuré par un avocat et une association spécialisée.

CONCLUSION

L'expérience clinique enseigne qu'il faut se prémunir contre l'idée que les soins sont plus importants que le soutien social ou l'accompagnement judiciaire. Il faudrait, au contraire intégrer sa pratique dans un « réseau » de correspondants spécialisés dans l'accompagnement social et judiciaire pour lequel le mouvement associatif est particulièrement indiqué, faute de quoi il sera difficile de protéger le cadre thérapeutique. Quelle que soit la technique thérapeutique utilisée, le traitement d'une personne traumatisée psychique serait très difficile si la thérapie était perturbée par toutes les embûches qui émaillent son difficile parcours. Rappelons que la survictimation ou victimation secondaire [LHT ]est consécutive à la maltraitance sociale qui aggrave l'état, en particulier psychologique, des sujets traumatisés, lorsqu'ils sont confrontés à l'incompréhension de leurs proches et à l'incompétence des autorités répressives, des instances professionnelles, sociales et autres.

Les victimes se plaignent souvent de certains thérapeutes qui veulent les entraîner dans des thérapies où l'événement subi est occulté. Le thérapeute ne semble s'intéresser qu'à leur enfance, leurs parents, etc. Ceci tient à une grande difficulté héritée de certains courants analytiques qui postulent que les troubles psychotraumatiques actuels sont liés, dans « l'après coup », aux avatars de la structuration oedipienne de la personne : ceci expliquant cela. Depuis une quinzaine d'années, des techniques psychothérapeutiques ont été adaptées au psychotraumatisme. Mais pour utiles qu'elles soient, ces techniques ne remplacent pas une longue fréquentation de la problématique des victimes et en particulier des victimes d'agressions sexuelles et des processus de domination sexiste. Cette prise de conscience de l'existence d'un « système agresseur » est le fondement des groupes de paroles mis en place par les associations féministes qui accueillent les victimes de violences sexistes. En fait, il semble bien que l'expérience du traitement du psychotraumatisme soit plus importante que le savoir-faire technique du thérapeute.